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Edwy Plenel, Jean-François Kahn, Serge July : Faut-il croire les journalistes ? Edit

débat animé par Robert Ménard

http://www.revue-medias.com/faut-il-croire-les-journalistes,612.html


Rencontre, le 29 octobre dernier, entre Edwy Plenel, Jean-François Kahn et Serge July pour un débat animé par Robert Ménard sur le thème : “Faut-il croire les journalistes ?”. En partenariat avec HEC.

photo : Envie de dire photo : Envie de dire

Si l’on prête foi aux sondages, près de 60 % des Français ne feraient pas confiance aux journalistes. Trop puissants, trop serviles, trop dépendants, trop critiques... Face à ce flot de reproches parfois contradictoires, la profession s’inquiète : qu’a-t-elle donc fait pour mériter un tel rejet ? Pour Jean-François Kahn, fondateur de L’Événement du jeudi et de Marianne, la réponse serait d’abord à chercher dans l’histoire du journalisme. “Les journalistes sont meilleurs qu’il y a 30 ans, plus cultivés, plus compétents, explique-t-il, mais dans le même temps on a assisté à une réduction du pluralisme et à la professionnalisation revendiquée du métier. Résultat : l’impression que les journalistes véhiculent une pensée unique, comme on l’a encore vu lors du référendum européen de 2005.” Si l’on y ajoute leur refus de l’autocritique et l’idée répandue que le secteur est avant tout soumis aux puissances de l’argent, rien d’étonnant à ce que les journalistes aient mauvaise presse.

“Il faut aussi prendre en compte la rupture existant en France entre le peuple et les élites, ajoute Serge July, fondateur de Libération, et comprendre que le rejet des journalistes vient aussi de ce qu’ils sont perçus comme une caste assimilée à ces élites.”

Edwy Plenel, directeur de la rédaction de Médiapart, va pour sa part plus loin : “La confiance dans les médias renvoie à la question démocratique, assène-t-il. Or la France a une culture démocratique de basse intensité et quasiment pas de culture du contre-pouvoir ni de la transparence. La crise économique, industrielle, commerciale, professionnelle et morale du journalisme est la même partout, mais elle rencontre en France la crise démocratique.”


Information et opinion


Les affaires politico-médiatiques en France et en Allemagne Edit

Valérie Robert*

  • Valérie Robert est maître de conférences en Etudes germaniques à la Sorbonne Nouvelle, où elle codirige le Master professionnel « Journalisme européen », parcours allemand.


http://www.dokumente-documents.info/uploads/tx_ewsdokumente/022012_art_75-78_Robert.pdf

» Plusieurs affaires et scandales politiques (Wulff, Woerth/Bettencourt) ont secoué la France et l'Allemagne récemment. Ces feuilletons à tiroirs ont des caractéristiques communes : ils concernent des politiques au plus haut niveau de l'Etat, ont
mené à des démissions et les médias y ont été impliqués comme observateurs et/ouacteurs.

Leur traitement par la presse (quotidienne nationale/suprarégionale et régionale, magazine, presse en ligne) révèle la manière dont les journalistes des deux pays se représentent leur rôle, en particulier face aux politiques.

Dans  l'affaire  impliquant  le  président  allemand,  Christian  Wulff , la presse allemande (dont Wulff n'était pas le candidat favori) a présenté d'emblée la démission comme la seule issue possible (« Il nous faut un nouveau président », Berliner Zeitung, 15 décembre 2011), même en dehors de la presse de  boulevard  qui  tend  par  nature  à  présenter l'actualité de manière sensationnelle. Le terme de « démission » apparaît très vite, et le discours journalistique vise clairement à la faire advenir. C'est dans ce cadre et avec cet horizon qu'a lieu l'information et que le personnage de Wulff est déconstruit systématiquement : « Un échec en tant qu'instance  morale »   (Sueddeutsche.de,  13  décembre), « Le faux président » (Der Spiegel, 17 décembre), « Le     squatteur     du     château »   (Financial  Times Deutschland, 9 janvier). On remarque une verve et un sens de la formule bien supérieurs à ce que l'on trouve en France, ce qui va à l'encontre du cliché  selon  lequel  la  presse  allemande  serait austère face à une presse française vivant d'effets de manche.


Un scénario éprouvé


Le passé récent (les démissions de Horst Köhler et de Karl-Theodor zu Guttenberg en 2010 et 2011) ne suffit pas à expliquer ce schéma narratif dominant. La presse inscrit l'affaire dans une continuité avec des scandales plus anciens, dont elle semble dérivée, par exemple la Spiegel-Affäre de 1962 avec la démission de Franz Josef Strauß, la Amigo-Affäre de 1993 avec la démission du ministre-président bavarois Max Streibl. On rappelle ainsi les nombreuses démissions attribuables au « douloureusement nécessaire » travail d'investigation  (Aufklär ung, avec toutes ses connotations historiques) des médias (General-Anzeiger, 2 janvier 2012). Les articles évoquent fréquemment un déroulement archétypique des affaires politiques auquel celle en cours ne devrait pas faire exception, ce que l'on peut appeler un scénario. Toutes les « pré-affaires » sont  mobilisées  comme  une  mémoire  narrative qui a une dimension prescriptive car porteuse de modèles de comportement, à la fois pour les politiques concernés et pour les médias, auxquels est attribuée une fonction de moralisation de la vie publique.


La presse dans la démocratie Edit

On voit affleurer durant l'affaire Wulff une représentation fondamentale pour l'identité des journalistes allemands, celle d'une presse qui dénonce les manquements moraux et qui est entendue, un scénario propre à la culture politique allemande dans  lequel  l'erreur  politique  et  le  mensonge (voire le « péché   ») sont punis : « L'histoire le montre : Celui qui choisit d'attendre qu'on ait oublié la vérité perd non seulement sa dignité mais aussi le plus souvent son poste » (Berliner Zeitung, 9 janvier). Ce scénario semble relever d'un grand récit de l'évolution de l'Allemagne fédérale vers une république irréprochable,  un  grand  récit  souvent  désigné comme spécifiquement allemand et dans lequel c'est grâce aux journalistes et à leur vigilance (« Pas les  complices,  mais  les  contrôleurs  du  pouvoir », Stuttgarter Zeitung, 10 janvier) que la démocratie pourra se renforcer. Les termes d' « Etat de droit », de « démocratie » ont une place centrale dans ce discours,  qui  attribue  aux  journalistes  un  rôle dominant  dans  la  démocratie  allemande.  Dans cette représentation, certes discutée au sein même des médias mais largement dominante, l'investigation a une fonction centrale ; la presse allemande pose des questions à Christian Wulff, ne se limitant pas à rendre compte des questions posées par d'autres acteurs sociaux (ce qui est beaucoup plus rare en France). Le traitement de l'affaire Wulff s'inscrit dans une lutte pour déterminer le pouvoir respectif des différents acteurs sociaux non seulement  sur  le  discours  public  et  l'agenda  média tique mais aussi sur les actions et l'agenda politique.

La  presse  est  d'ailleurs  accusée  par  certains d'outrepasser son rôle, et elle reprend elle-même cette accusation (« Le journalisme – Au nom du peuple ? », Der Spiegel, 16 janvier), le plus souvent pour la réfuter. La position dominante est d'affirmer  qu'il  n'y  a  pas  de  lynchage  médiatique  de Christian Wulff et que la presse ne fait que remplir sa mission d'enquête et de révélation. Le rôle des journalistes fait donc en permanence l'objet d'une réflexion, d'un métadiscours qui se greffe sur le récit de l'affaire.


La liberté de la presse en danger ? Edit

Cette représentation du rôle central de la presse implique une défense sans concession de sa liberté, et le message téléphonique du président  me naçant le rédacteur en chef du quotidien à grand tirage  Bild   suscite  une  union  sacrée  parmi  la presse allemande, toutes catégories confondues et alors même que Bild   instrumentalise clairement les autres journaux. Cet appel est interprété comme  une  remise  en  question  de  la  liberté  de  la presse garantie par la Loi fondamentale de 1949 (Grundgesetz) et donc de la base démocratique de la société allemande. A partir de là, le mot-clé de l'affaire devient « liberté de la presse ». La  posi tion  selon  laquelle  l'appel  du  chef  de  l'Etat  est moins « une attaque de la liberté de presse qu'une ânerie monumentale » (Spiegel online, 9 janvier) est très minoritaire. On constate donc une très forte susceptibilité face aux tentatives d'ingérence.


Un scénario peu présent en France Edit

En France, l'affaire Woerth (qui débute en juin 2010) n'a pas suscité dans la presse d'appels à la démission, hormis chez Mediapart, site à l'origine du dévoilement de l'affaire avec la diffusion des enregistrements réalisés chez Liliane Bettencourt, ou dans Marianne, dont la ligne éditoriale est précisément l'indignation. La presse se limite à relayer les (quelques) appels à la démission émanant de politiques. Il y a cependant quelques exceptions : La Montagne, dans un sondage en ligne demande : « Eric Woerth devrait-il démissionner ? »   (23 juin 2010), avec 63 % de réponses positives. Le Progrès

1er
le 30 juin un sondage qui évoque entre autres une possible démission d'Eric Woerth. Mais lorsque ce sondage  est  repris,  cette  question  n'est  parfois même pas citée. La démission semble donc ne pas faire partie du scénario français du déroulement d'une affaire politique. Au lieu de cela, on insiste sur le fait que c'est à la justice de se prononcer.

Ce n'est que douze jours après le début de l'affaire que les éditoriaux de la presse quotidienne nationale et régionale répondent majoritairement par la négative à la question de savoir si « le soldat Woerth est encore sauvable » (Le Monde), mais sans pour autant réclamer sa démission. Les demandes de remaniement ministériel sont tardives et assez rares, alors même que les preuves de conflits d'intérêts s'accumulent.

Dans  l'affaire  des  « fadettes »  de  2011  (l'espionnage des listes d'appels téléphoniques d'un journaliste du Monde), la démission possible des principaux responsables n'est que rarement évoquée, et c'est le fait de Gérard Davet (victime de ces « écoutes ») ou de nouveau de Marianne. La presse se limite à rendre compte des demandes de démission émanant de l'opposition, ou d'évoquer un limogeage comme une possibilité parmi d'autres, sur laquelle elle semble ne pas avoir de prise. Le cadre narratif n'est donc pas le même qu'en Allemagne ; d'ailleurs, la généalogie des scandales français ne comprend que peu d'exemples de démissions de politiques. Et comme le constate La République des Pyrénées : « De Takkiedine en  Bet tencourt, c'est du 'vu mais pas pris...' » (7 décembre 2011). Tout se passe comme si la pré-histoire des scandales français paralysait toute tentative d'agir par-delà le fait d'informer.


« Méthodes fascistes » Edit

Par ailleurs, les politiques de la majorité mobilisent des contre-exemples visant à stigmatiser les journalistes trop offensifs, comme le suicide de Pierre Bérégovoy (« jeter aux chiens l'honneur d'un homme »). En juillet 2010, Mediapart fait l'objet d'une attaque groupée de la part de la majorité et du gouvernement. Parmi les invectives : « méthodes fascistes », « site de ragots », « acharnement médiatique », « torrent de boue », « déferlement populiste ».

Cette attaque a suscité une levée de boucliers (et Mediapart a porté plainte pour diffamation), mais assez brève. Les éditorialistes ont certes mobilisé le registre de l'importance de la presse et du droit à l'information dans une démocratie.  Ce pendant, rares sont les journaux qui ont appelé à des conséquences face à ces attaques, et ce sont ceux  qui  ont  dans  le  champ  journalistique  la place des « dénonciateurs de scandales » : « Il ne faut plus les lâcher. Jusqu'à ce qu'ils nous présentent des excuses circonstanciées et publiques. Ce n'est pas une affaire d'ego ou d'honneur professionnel. Il y va de la santé de notre démocratie, voilà tout. » (Marianne,10 juillet 2010). Pourtant, cet appel ne sera guère suivi.


Les « fadettes » et la liberté de la presse Edit

L'affaire des « fadettes » n'a pas non plus provoqué la crispation sur la sacro-sainte liberté de la presse qu'a connue l'Allemagne après l'affaire Wulff-Bild, alors même qu'il s'agissait d'une ingérence autrement plus poussée de l'Etat dans la sphère de l'information. En septembre 2011, Claude Guéant reconnaît l'intervention du contre-espionnage, et en décembre, la Cour de cassation juge que le procureur Philippe Courroye a bien violé la loi sur le secret des sources (confirmant un jugement de la Cour  d'appel  de  Bordeaux  de  mai  2011).  Ces « écoutes » suscitent l'indignation dans les éditoriaux, mais ceux-ci n'évoquent que rarement la liberté de la presse, la liberté d'informer, comme si les  journalistes  n'étaient  pas  directement  concernés – mis à part dans Le Monde (« le secret des sources est la pierre angulaire de la liberté d'informer et d'être informé : y porter atteinte revient à dénier aux médias tout rôle de contre-pouvoir », 2 septembre  2011).  Le  discours  centré  sur  le  rôle  de  la presse dans la démocratie est peu représenté, excepté chez Rue89   et Mediapart   et dans les communiqués des syndicats de journalistes, qui d'ailleurs ne sont pas repris dans la presse.

La critique porte davantage sur l'ensemble des affaires du moment, sur l'existence d'un « cabinet noir », sur le fait que la « République irréprochable » promise par Nicolas Sarkozy en 2007 ne l'est pas vraiment. L'affaire des fadettes est donc  ins crite dans une série d'affaires (Karachi, etc.), sans que le fait qu'elle concerne directement l'exercice du métier de journaliste ne lui procure un statut particulier. D'une manière générale, on prend acte de  l'absence  de  sanctions  envers  les  principaux responsables  (Péchenard,  Squarcini,  Courroye), mais sans en réclamer. Les différents jugements constatant une violation de la loi sur le secret des sources ne sont pas présentés comme une victoire pour les journalistes, sauf par Le Monde, directement concerné.

Seuls  quelques  journaux  utilisent  un  regis- tre  et  une  argumentation  proches  de  ceux  que l'on peut constater en Allemagne. Il semble donc que  la  conception  de  la  liberté  de  la  presse comme garante de la démocratie soit moins centrale  dans  la  représentation  que  les  journalistes français ont d'eux-mêmes. Pourtant, ce registre est largement  mobilisé  pour  condamner  l'attentat contre Charlie Hebdo, autant par les représentants de l'Etat (par exemple le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, le 2 novembre 2011 : « La liberté de la presse est une liberté sacrée dans notre pays ») que par la presse. Il faut dire que cette attaque touchait un point névralgique de l'identité collective, la laïcité, qui semble plus central que la liberté de travail quotidienne des journalistes. Dans l'avalanche de déclarations de solidarité, rares sont ceux qui rappellent que cette liberté a précisément été mise à mal par l'espionnage institutionnel d'un journaliste  du  Monde   (Libération,  3  novembre 2011).


Quel rôle pour les journalistes ? Edit

Le rôle de la presse en France semble être de rendre compte, de révéler, de mettre des sujets à l'ordre du jour du discours public ; les journalistes, dans  leur  grande  majorité,  n'interviennent  pas dans les affaires en tant que tels, ne cherchent pas explicitement à influencer l'agenda politique en tant  que  groupe  social  spécifique,  « associés-rivaux » (Erik Neveu) des politiques. Il semble que cette rivalité soit plus prononcée et plus explicite en Allemagne, où la presse se caractérise aussi par un discours plus affirmé, celui d'une profession attachée à ses prérogatives. Il faut aussi relativiser l'opposition souvent affirmée entre journalisme d'opinion  pour  la  France  et  journalisme  d'in formation pour l'Allemagne. En effet, présenter comme inévitable la démission d'un homme politique relève bien de l'expression d'une opinion, et c'est dans la presse allemande que l'on trouve cette démarche, qui est à la fois un cadre narratif spécifique et une stratégie commerciale, celle de « créer le scandale » (skandalisieren).

Au contraire, la presse française se fait l'écho des affaires, mais sans prescrire les conséquences à en tirer, et ne se positionne que rarement comme un acteur social susceptible d'imposer des actions au champ politique. C'est pourtant cette attitude qui  caractérise  de  nouveaux  entrants  dans  le champ journalistique, comme Mediapart, qui revendique comme identité un journalisme d'investigation offensif doublé d'un rôle social. Il n'est pas exclu que le succès commercial de ce site, allié à la concurrence entre médias, ait des conséquences pour le traitement des affaires politiques en France à l'avenir.